Intéressante réponse de Justin Favrod (Revue Passé simple) à la question du journal 24 Heures.
Question : L’un est-il plus héroïque que l’autre?
Justin Favrod:
Tout dépend de la définition que l’on se fait de l’héroïsme. Si on prend la mesure du héros suisse tel que fantasmé, Davel est beaucoup plus un héros suisse que la Mère Royaume.
Parce que les héros suisses sont souvent des victimes, des gens qui se sacrifient, comme Winkelried. Et les moments héroïques sont souvent des défaites, telles les batailles de Saint-Jacques sur la Birse à Bâle et, surtout, Marignan, où les Suisses défaits ont davantage montré leur courage que lors d’une victoire.
Davel, lui, affronte la torture avec beaucoup de courage, plus que quiconque. La Mère Royaume, c’est plutôt du spontané, du sauvage. Et puis elle est active. C’est une héroïne plus traditionnelle, mais moins suisse.
L’Europe affichait encore une économie florissante à la veille de la Première Guerre mondiale. Les échanges entre nations allaient bon train, tandis que les frontières n’existaient pratiquement que sur le papier. Tout changea ce jour fatidique du 28 juillet 1914 avec l’éclatement du conflit. La Suisse disposait alors d’un stock de quelque 30 000 tonnes de céréales panifiables. L’approvisionnement à plus long terme en denrées alimentaires, en fourrage et en engrais se trouva menacé, poussant la Confédération à ordonner l’augmentation de la culture de céréales sur le sol suisse en 1917.
Jean Bucher lors d’une partie de chasse, vers 1935.
Archive de la famille Bucher
C’est dans ce contexte que l’homme d’affaires suisse Jean Bucher prit la direction de l’Allemagne afin d’y rencontrer un fabricant de machines agricoles. Il consigna ses observations dans plusieurs carnets, décrivant par exemple son trajet en train de décembre 1916 en ces termes: «À Tuttlingen, une infirmière monta à bord en compagnie d’un soldat âgé d’environ 22 ans, sortant de l’hôpital de la ville… La vie ne semblait plus revêtir grand intérêt aux yeux de ce Prussien qui pestait contre les officiers et espérait ne plus jamais devoir participer à une telle boucherie s’il en réchappait.»
21 février 1944, Marcel Rajman meurt fusillé par les Allemands en compagnie de ses camarades du groupe Manouchian. Résistants recherchés par les polices allemandes et françaises, ces hommes et ces femmes n’ont cessé de harceler les forces d’occupation depuis 1942. L’histoire n’est pas inédite en bande dessinée, mais avec Du Sang dans la clairière, Tal Bruttmann et Antoine Grande apportent un regard d’historien et nous entrainent dans une réflexion intéressante sur ce que peut être la BD historique.
A noter qu’en 2014, Le Lombard a publié l’excellent Vivre à en mourir de Jeanne Puchol et Laurent Galandon, qui développe peu ou prou la même histoire.
Concernant le dessin, Cases d’histoire note que celui-ci est inhabituel pour une bd historienne :
Très cartoonesque, il ne cherche par la réalité objective, mais la vraisemblance.
Concernant les auteurs, Cases d’histoire note aussi leurs singularités
A la différence de beaucoup d’historiens qui s’essaient au scénario, Antoine Grande, directeur du musée départemental de la Résistance et de la Déportation de la Haute-Garonne, etTal Bruttmann, spécialiste du nazisme et de l’histoire de l’extermination des juifs d’Europe, ont choisi de rester loin de la BD historienne. Pas de dialogues explicatifs à rallonge mais un naturalisme qui rend les résistants très humains et proches du lecteur. Ce ne sont pas des objets d’Histoire mais les personnages d’une histoire. A la suite du dessin d’Efix, ils savent se faire discrets et n’insistent ni sur les détails, de décor, d’armes ou d’uniformes, ni sur les citations iconographiques trop voyantes. L’intrigue est assez forte pour tenir toute seule.
Pour Cases d’histoire
Traditionnellement, les auteurs cherchent à dessiner au plus près de la réalité, mais ces cases démontrent que c’est l’histoire, au sens du romanesque, et son écriture qui fait la réalité (historique) d’une bande dessinée historique.
(c) Efix, Tal Bruttmann et Antoine Grande. Éditions Ouest France
Ainsi, à propos de la rafle du Vel d’Hiv du 16 juillet 1942 figurant dans l’album, Cases d’histoire souligne à propos du dessin et de la qualité de l’écriture du scénario :
Encore une fois, la qualité d’écriture permet aux auteurs de raconter ce qui se passe en quelques pages. Le dessin d’Efix donne là toute sa force. Les bâtons blancs, inquiétants, qui brillent dans la nuit, les silhouettes noires des policiers, suffisent à indiquer terreur et importance de l’opération. Les yeux blancs écarquillés des victimes disent toute la peur et le désespoir de ces familles. Le dessin “cartoonesque” est aussi capable de communiquer l’horreur.
Pour Cases d’histoire, Du Sang dans la clairière « peut servir d’exemple à beaucoup de bandes dessinées historiques ».
*Du sang dans la clairière – Mont Valérien 1941-1944*.Tal Bruttmannet Antoine Grande (scénario). Efix (dessin, couleurs). Éditions Ouest France. 90 pages. 19,90 euros. Cet album est réalisé sous l’égide du Mémorial du Mont Valérien.